Ce n'est bien sûr pas au titre - je n'y suis pas du tout qualifié - de connaisseur en littérature que je fais part ici de ce que me donnent à ressentir les écrits de Pinget. Je ne suis pas fort grand liseur. J'ouvre rarement un livre dans la journée, je le fais seulement au lit le soir avant de dormir. Et je trouve rarement des livres qui fassent vraiment bien mon affaire. Mais de ceux de Pinget j'ai été (je suis encore) avidement gourmand. Je ne me souviens pas qu'il y ait eu, au cours de toute ma vie, lecture qui m'ait si durablement occupé.Casanier, peu enclin aux voyages, je n'avais jamais visité l'Espagne jusqu'à ce que je me rende, il y a huit ans, à Barcelone pour y prendre l'avis d'un médecin sur mes vertèbres délabrées. Mon séjour y fut de quatre jours durant lesquels je vécus enfermé dans une petite chambre d'une clinique. La fenêtre donnait sur une rue déserte, vis à vis de la cour de récréation d'une école où surgissait pour un quart d'heure deux ou trois fois par jour une troupe d'enfants braillards. Le déjeuner m'était apporté, à la mode du pays, à deux heures et demie et le dîner à dix heures. J'avais dans ma valise deux livres, emportés de Paris, c'étaient Quelqu'un et L'Inquisitoire, qui furent, tout au long de ces journées, ma seule compagnie. Mais quelle compagnie ! Ce temps de réclusion ne fut pour mon échine d'aucun profit, l'état de celle-ci ne cessa dans la suite d'empirer jusqu'au désastre actuel. Mais quel bon souvenir j'en garde à la faveur de cette longue lecture ! J'avais acheté ces deux livres un peu au hasard, ne sachant rien de leur auteur, et seulement parce qu'ils battaient pavillon des Éditions de Minuit.Ce n'est cependant que quelques années plus tard que je me pris à relire l'un et l'autre de ces deux ouvrages, puis après cela successivement tous les livres de Pinget, refaisant de certains d'entre eux plusieurs lectures. Cela m'occupa pendant un an, sans qu'à aucun moment mon intérêt faiblisse. Je dirais bien même au contraire.Ces écrits s'alimentent à deux branchements qui s'opposent l'un à l'autre. L'un est connecté immédiatement à la vie quotidienne dans toute sa verdeur. Pas la vie romanesque oh non ! la vie la plus banale, la plus insignifiante. Pinget tend ses filets bas. Il est passionné (je le suis moi-même aussi) du banal et de l'insignifiant, du grouillement minuscule des pensées de tout un, leur mouvement brownien. Il est parvenu à constituer, pour le représenter, un langage insolite, concis, dont tous les mots font mouche. On applaudit à chaque ligne.L'autre des deux branchements souffle un air fort délétère car c'est celui du nihilisme, celui de la négation. Une négation poussée dangereusement loin car elle s'en prend à l'identité (identité des lieux et des personnes) ; elle s'en prend même à l'existence, à la notion d'exister.Du mélange des deux gaz résulte un effet très saisissant : de corps chevauchant l'anticorps - de crudité poussant dans le vide, de néant dubitativement habité. Un néant innervé, frémissant. Une dormition dans laquelle s'allument de place en place des rêves. Ceux-ci brillent, il est vrai, d'une vive lumière. Mais c'est une lumière froide, bleue, tenant du mauvais sol dans lequel ils éclosent. Ainsi ne recommandé-je pas cette lecture à ceux qui sont plus enclins qu'il ne faut à ressentir le caractère oiseux de la vie sociale et de nos pas et démarches. Et pourtant ! Je suis moi-même dans ce mauvais cas, et cette lecture pourtant me régale. Peut-être parce que le meilleur remède au mal consiste dans le pire. Peut-être aussi parce que la sève ardente de la vie - et particulièrement de la vie journalière la plus éteinte et la plus médiocre - surgit avec plus de sel quand elle est apportée par ce vent noir.
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