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Le Moby Dick de Melville est plus qu'un livre. Pour l'Amérique, c'est « le » livre. Ce récit, tout en digressions, d'une longue traque à travers les océans du globe est hanté par la perspective d'un corps à corps final avec la baleine blanche.Le corps du monstre fabuleux y est plus que pourchassé. Il y est exhibé, et décliné dans de diverses versions - anatomique, christique (« car ceci est mon corps »), obstétrique, érotique, politique.Par-delà l'aventure maritime se profile la blason d'un corps. La tête et la queue. Le parchemin de la peau et ses pigments. Le monumental squelette. Les entrailles et leurs borborygmes. Le sang, rouge ou noir. Sans oublier les humeurs et les liqueurs, donc ce fameux « sperme », l'huile dont on oint les rois.Ce roman encyclopédique veut « faire » corps, le décrire, l'englober. Et sa lecture aussi est un acte clinique. Disséquer, extraire, greffer. Fouiller dans les replis les plus intimes d'un « corpus » d'inscriptions desquamé.Et pourtant, le grandiose finale, vers lequel ce livre semblait s'orchestrer, s'esquive à peine esquissé. Au lieu de la capture vient le naufrage. Une écriture, une voix s'élève parmi les débris. Le livre s'est écrit à corps perdu.Lire, alors, signifie repérer les empreintes qu'a laissées au passage le corps dans sa fuite. Des traces, des sillages, des bifurcations - des « allures ». Qu'on écoute, à la lisière du silence, ce « déchant » : on y touche à la littérature américaine dans ce qu'elle a de plus profond, de plus secret.