On croyait en avoir fini avec la mort en photographie mais voilà que le sujet bouge encore. Et comme on pressent qu'il n'a pas tout dit, on ne va pas le lâcher. D'ailleurs, on a même convoqué un témoin qui, lui, a tout vu. Plongée dans les entrailles des morgues de Mexico City avec le photographe Sébastien Van Malleghem.On regarde des photos pour aller vers la vie. Pour qu'elle vienne à soi, d'ailleurs, de partout, des endroits les plus inaccessibles. Mais à force de vivre dans les images, la vie finit par se dérober. Par être recouverte par ces images. Alors, une parole va déchirer tout ça et restituer aux photos leur poids de sang, de merde et de larmes.Parce que la mort, c'est ça. Et c'est à ça que Sébastien Van Malleghem s'est confronté.Sébastien Van Malleghem : Moi, je suis d'abord un photographe, et pas un artiste, loin de là. Un photographe qui traite de sujets difficiles, mais toujours humains (prisons, police). Mes débouchés, aujourd'hui, ce sont essentiellement la presse et l'édition.Photographier la mort, c'est un sujet comme un autre ?Bon d'abord, la mort et le Mexique, c'est un peu un cliché. Il y a plein de photos de la Fête des Morts, les squelettes, les masques, les lumières sur les tombes, le folklore. C'est tout ce que je voulais éviter. Ce que je voulais, c'était voir des vrais corps, discuter avec des embaumeurs. Pouvoir montrer le cheminement, ce qui arrive au corps à partir du moment où on meurt. Montrer aussi quelque chose de très physique : un corps, c'est lourd, il faut le soulever, le nettoyer, parfois le « réparer », le préparer.Il y a une photo dans un cimetière où tu es très près du fossoyeur.Comment la famille a-t-elle vécu ça ?Luis, mon fixeur, leur parlait d'abord et traduisait. Je leur expliquais que ça me touchait beaucoup de voir toute cette ferveur. Des bus entiers affrétés pour que les familles puissent venir rendre hommage au défunt, et que j'avais envie de témoigner de ça. Dans ces moments-là, je travaille avec un petit boîtier, un Nikon One, qui me permet de rester discret. Quand je prends cette photo avec la corde, je marche entre des trous pré-creusés. Ça te met dans un état très particulier. Il y a eu des moments super-forts où je n'ai pas pu retenir mes larmes.Pour terminer, je voudrais te parler de la photo de la crémation dans le four. On voit la même scène chez Cathrine Ertmann et chez Patrik Budenz, mais dans la tienne, il y a une petite différence...Oui parce leurs photos sont faites à travers l'oeilleton, alors que là, la porte du four est ouverte. Le four dégage une telle chaleur et tant de fumée pour les maisons mitoyennes de la morgue, qu'on ouvre de temps à autre la porte du four pour le refroidir.Une photo difficile à soutenir ?Non pas particulièrement, il y a dans le feu une forme de transcendance : partir dans les flammes. C'était surtout impressionnant. Tu sais, des photos dures, il y en a eu. Et quand tu bosses sur un sujet comme ça, à un moment, tu ne sais plus juger et regarder ce que tu fais. Pendant le séjour, j'ai eu besoin d'envoyer mes images à deux personnes que je connaissais, pour qu'elles me confirment que j'étais sur une bonne voie. Avoir un feedback. Elles m'ont rassuré.J'ai continué, en essayant de garder la tête froide.