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« Sybille et sa famille vivent dans la Maison de l'Eau, où se sont peu à peu accumulés les meubles laissés depuis des siècles par chaque génération. Sur cette forme d'envahissement de la mémoire ancestrale et sur les vivants qui en ont la garde règne une colonie de corneilles. Abel, le régisseur, assume, dans le délabrement de la maison et de ses habitants de plus en plus livrés à leurs obsessions, le rôle hiératique de veilleur. Quand ses parents meurent, Sybille abandonne la Maison de l'Eau. Elle se réfugie dans un appartement, non sans avoir emporté, dans le désordre d'un naufrage certain, chaises, buffets et tableaux. Quand la Maison de l'Eau est vendue, Sybille y découvre Abel mort, les yeux crevés par les corneilles qui viendront en cortège inquiétant la rejoindre dans son appartement, veillant sur elle, sur les meubles épars, comme une conscience nocturne issue du passé. L'écriture discrète et concise prête aux Meubles l'allure d'un conte philosophique où les choses qui, lentement, chassent l'humain envahissent la planète comme les spectres anciens qu'animait le roman gothique. « Les meubles, écrit l'auteur, vivent, robustes, tyranniques... Par eux, la mort saisit le vif ». Version moderne de la Maison Usher, la Maison de l'Eau traduit l'effondrement d'un monde sous le poids des objets qui l'encombrent de leur inutilité. Et Sybille, la survivante, perpétue l'oppression en s'entourant des mêmes futilités ancestrales où les corneilles, dévoreuses d'yeux, posent leur aile nocturne. Plus parfaitement que dans L'autre et dans La moisson des orges, le talent d'évocation de Marie-Thérèse Bodart trouve ici sa plénitude.