La ville, occupée, est aujourd'hui en partie détruite, et les villas, le long du Tigre, n'abritent plus que des étrangers dont la vie est sauvegardée par des gardes du corps achetés à prix d'or.Dans les années soixante dix, pourtant, ces villas possédaient des jardins amoureusement entretenus dans lesquels des jets d'eau murmuraient à l'ombre des jasmins. L'avènement du parti baath laïc laissait espérer une nouvelle respiration, un nouvel essor économique, un nouvel amarrage à une histoire qui mêlait les splendeurs de l'empire abbasside à une liberté mesurée teintée d'un reste de bonnes manières britishs.Bagdad, alanguie le long du fleuve, sentait le poisson grillé, les épices et les parfums troubles. Il y régnait l'effervescence d'une capitale renouant, en pleine conscience, avec la richesse d'une civilisation qui avait apporté au monde le papier, la poudre et la boussole. Une civilisation qui a redonné à l'Europe médiévale, par le biais des traductions, la philosophie grecque ; qui inventait l'algèbre et l'alchimie, les chiffres et les instruments de navigation, les cartes de géographie et la description du monde, la médecine et l'astronomie.La ville, créée ex nihilo dans la deuxième moitié du VIII ème siècle, a été la capitale d'un empire qui s'étendait des frontières de la Chine à l'extrême occident. Les califes qui s'y sont succédés ont amenés cette civilisation arabo-musulmane à un point de raffinement dont les Mille et une Nuits nous laissent à peine entrevoir la magnificence. Tant que l'Islam s'est laissé irriguer par les anciennes civilisations sassanide, perse ou byzantine.Ce ne fut pas toujours le cas. Lorsque certains califes se sont inspirés des actes les moins acceptables du Prophète Mohammed à Médine, par exemple. Sombres périodes dans l'histoire de l'Empire.Quant aux crimes, aux exactions, aux turpitudes, ils sont le lot de toutes les villes où le pouvoir suprême s'exerce. Dans la cité ronde créée sur la rive orientale du Tigre et qui a complètement disparu sous les coups des Mongols d'Oulagou, le petit fils de Gengis Khan, les chroniqueurs effrayés racontent les longues déambulations nocturnes de l'un des plus grandes calife de l'Islam, Haroun ar Rachid. Il était le plus souvent accompagné de son premier ministre, le vizir Djaffar al Barmaci. La promenade pouvait se terminer par une provocation du Calife qui entraînait la mort d'un pauvre hère, d'un anonyme, d'un passant dont le destin s'arrêtait net, tranché par le cimetère de Djaffar le Barmécide.On ne comprend rien à Bagdad, ni à l'Irak d'aujourd'hui, si l'on ne connaît pas son histoire mouvementée, fascinante, effrayante, tellement passionnante. Le rêve d'Orient que Gérard de Nerval, Chateaubriand, Gertrude Bell ou Lawrence d'Arabie ont transmis aux voyageurs d'aujourd'hui s'est appuyé sur les récits de ces hommes (et de ces femmes, secrètes, voilées, enfermées dans l'interdit du harem) qui ont rapporté l'ambiguïté d'un monde où le corps et l'esprit ont atteint une sophistication exemplaire.
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