Les deux personnages qui se rencontrent ici, au soir de leur vie, n'étaient pas faits pour s'aimer.Une actrice célèbre, Rebeca Lerson, femme futile et manipulatrice, et Manuel Marino un biologiste,reconverti dans l'édition, homme misanthrope et intérieur, qui est passionné par les chevaux. Aucours d'une soirée, elle le séduit et le fuit. Elle est mariée à un producteur et peu disponible. Il8n'aime pas les mondanités. Mais il s'éprend d'elle, tout en étant inhibé. Consciente de l'effet qu'elleproduit sur lui, elle analyse à sa manière la situation en écrivant une pièce de théâtre où elleaimerait qu'il joue son propre rôle.La narration très étrange de ce roman, le deuxième de Silvia Baron Supervielle (après La Riveorientale- car ses autres livres sont des poèmes et des récits poétiques ou de brefs essais sur lalittérature, l'art, le paysage), est confiée à un double de Manuel Marino, sorte de fantôme qui estl'image même de l'intériorité et de l'amour. Des citations de Montaigne jalonnent le texte, chapitreaprès chapitre. Et au récit proprement dit de l'évolution de cet amour se mêlent, outre l'intégralitéde la pièce écrite par Rebeca Lerson, les réflexions et les citations de Manuel sur l'histoireimaginaire ou réelle des chevaux, avec le souvenir lancinant d'un cheval, Brinco, qu'il monta danssa jeunesse.On retrouve, dans ce livre ambitieux et original par sa structure et son ton, la profondeur poétiquepropre à l'univers de Silvia Baron Supervielle, avec des pages admirables sur l'amour, surl'écriture, sur les pulsions retenues, dont le cheval est ici l'emblème, avec toujours la thématiquede l'exil, de l'absence d'attache, de la pénétration intérieure des espaces et de l'histoire (elle avaitdéjà procédé ainsi dans un très beau récit, publié chez Corti, La Frontière). A travers le personnagede la comédienne, très éloignée du monde de l'auteur, Silvia Baron Supervielle décrit tout ununivers par rapport auquel elle se sent décalée, étant beaucoup plus proche du personnagemasculin, tout entier enseveli dans les lectures et la solitude, mais attiré par un monde qui l'exclut.Ce roman raconte donc un malentendu amoureux, qui devient l'occasion de réfléchir non seulementà l'écriture et au sentiment poétique, mais aussi à l'essence illusoire de l'amour, quand il s'adresseà un objet inapproprié. Les citations très belles de Montaigne donnent un caractère encore plusénigmatique à ce roman très singulier où Silvia Baron Supervielle confirme un cheminement uniquedans la littérature contemporaine, et sa parenté évidente avec les écrivains de son pays d'origine,non seulement par les références géographiques (les chevaux dans la pampa), mais par le projettrès étrange de ce livre qui la rapproche de Cortazar et de Bioy, ou de Silvia Ocampo, sa grandeadmiration.