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Comment Maxime Gorki (1868-1936), enfant élevé dans un milieu de brutalité et de misère, livré à lui-même dès l'âge de dix ans et n'ayant jamais eu le moyen de s'instruire, devint-il, au temps du tsarisme, une vedette de la scène littéraire russe ? Et comment, après la révolution de 1917, cet utopiste épris de liberté, cet autodidacte passionné de culture en arriva-t-il à reconnaître la nécessité de la dictature prolétarienne au point de s'inféoder à Lénine d'abord, à Staline ensuite ? C'est ce cheminement étrange que nous conte superbement Henri Troyat au long des années cruelles qui virent la décomposition de l'empire russe et le triomphe de la fraction bolchevique. Avec une intuition aiguë, il nous fait pénétrer dans l'âme d'un écrivain torrentueux, intransigeant et naïf. Nous le suivons pas à pas dans ses débordements d'enthousiasme politique, ses crises de doute, ses colères contre ses amis d'extrême gauche qui défigurent l'idéal révolutionnaire et contre les émigrés qui osent les critiquer de loin. Nous assistons à travers son drame personnel au drame de tout un peuple déchiré par la guerre civile, épuisé par la famine, écrasé par la tyrannie policière. Nous le plaignons alors que, vers la fin de sa vie, couvert d'honneurs, promu au rôle de porte-parole officiel du gouvernement et accablé par sa propre gloire, il se sent réduit à l'impuissance par sa soumission totale à une idéologie. Plongeant ses racines dans l'époque impériale et s'épanouissant sous le règne des Soviets, il est à lui seul l'illustration de toutes les hésitations, de toutes les souffrances, de tous les élans que connut la Russie lors de sa radicale et sanglante métamorphose.