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Serré en fin du premier livre des Essais, le petit chapitre « Des prières » en est assurément un grand pour quiconque examine la considération religieuse chez Montaigne. Il fournit aussi à celui qui s'intéresse à la genèse du texte une pièce de première importance, ne serait-ce que par le préambule dont, au retour d'Italie, l'auteur a doté ce chapitre un moment censuré. Ici plus qu'ailleurs peut-être, Michel de Montaigne a défini le statut de son livre : délibérément « humaniste » et « laïc », mais « très-religieux toujours ». Se rappelant sans doute que Thémis, la Justice, est parèdre de Jupiter, la Puissance, il s'en prend à ceux-ci qui, chrétiens en tête, s'adressent à Dieu sans révérence ou en font leur complice, mais aussi à ceux-là qui osent le réduire à raison. Si seul le « Notre Père » lui agrée, c'est que cette prière, réclamant le pardon préalable des offenses, ne dissocie pas miséricorde et justice divines et qu'elle écarte d'emblée toute supplique inconsidérée. Sans perdre jamais ce fil conducteur, les états successifs de l'essai « Des prières » divulguent quelque chose du « train » des « mutations » d'un auteur qui se confie toujours davantage, montre son irritation grandissante, prend plus parti et ouvre son texte aux poètes. Sans le fermer à Dieu.