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« C'est insensé. Ça ne ressemble plus à rien. Il faut gueuler pour s'entendre. Je m'entends scander la marche folle, brancard aux épaules avec ces mots : «Tu veux vivre. tu veux vivre.Tu veux vivre.» A chaque éclatement je me demande où et comment je vais être touché. Je ne veux pas traîner comme Georges, pas être aveugle surtout, pas au ventre et puis soudain les limites de l'angoisse dépassées, je me sens devenu indifférent à tout. Je ne pense plus à rien qu'à être digne devant la mort. Ça ne dure pas longtemps. Une rafale toute proche volatilise mon courage et je recommence. pas mourir. pas mourir. Vivre. Vivre. A chaque ébranlement, tout est à refaire. La vue de Damien qui marche à ma hauteur me réconforte soudain. Je l'aperçois à la lueur d'une fusée, derrière les pieds du blessé que nous portons. Son regard durci fouille la nuit. A sa bouche, je vois qu'il siffle. Et je me mets à chanter à tue-tête. » Lucien Jacques, appelé dès les premiers jours du conflit, a d'abord été versé, en tant qu'artiste, dans la section Musique du régiment. Mais les besoins en homme valides lui font vite quitter le service de la Musique et il devient brancardier du 151e Régiment d'Infanterie, poste dangereux qui oblige à marcher désarmé sous le feu pour évacuer les blessés. De juillet 1914 à juillet 1916, il a tenu son journal, témoignage de l'enfer quotidien de la guerre. Dans cet enfer, quels sentiments existent encore, et les mots ont-ils encore un sens ?