Quand Elan Mehler joue, on s'arrête net et on l'écoute avec une attention captivée. Pour ceux qui en doutent, ce nouvel album live, où l'on ne perçoit aucune agitation ni indifférence du public, seulement le tintement occasionnel d'un verre, apporte une preuve irréfutable du talent musical de ce pianiste bostonien. Lorsqu'il joue, il crée une véritable magie sonore - un fait que Gilles Peterson, DJ, patron de label et découvreur de talents de renommée mondiale, peut aisément confirmer. C'est lors de vacances qu'il a entendu pour la première fois ce grand Israélo-Américain d'1,98 m jouer dans un hôtel spa suisse, et qu'il l'a aussitôt intégré à son catalogue chez Brownswood. Cinq ans plus tard, Mehler, qui compte deux albums studio à son actif - « Scheme For Thought » (2007) et « The After Suite » (2009) - fait ses débuts chez Challenge avec un enregistrement en trio de piano acoustique. « Being There, Here » immortalise le trio de Mehler (Tod Hedrick à la basse et Max Goldman à la batterie) jouant aux Thermes de Vals, en Suisse, dans l'hôtel thermal même où le pianiste fut « découvert » par Gilles Peterson. L'atmosphère paisible et propice à la contemplation tranche radicalement avec celle d'un concert habituel dans un club de jazz, et le répertoire introspectif de Mehler reflète cette différence. Le concert s'ouvre sur une interprétation onirique de l'immortel « In A Sentimental Mood » de Duke Ellington. Débutant par de délicates ondulations d'accords soutenant des notes tenues à la main droite, les lignes subtiles de Mehler scintillent comme une toile d'araignée au soleil. La basse de Hedrick résonne mélancoliquement en arrière-plan, tandis que Goldman y ajoute de doux crescendos de cymbales. À l'inverse, « Yes Indeed » de Sy Oliver se métamorphose en un groove nocturne teinté de blues, où Goldman pose un rythme nonchalant aux balais, en harmonie avec la basse lente et profonde de Hedrick. Le morceau titre de l'album était à l'origine un instrumental pour guitare acoustique composé par Matt Joy, un ami compositeur de Mehler (les deux hommes ont joué ensemble dans un trio de jazz au lycée et, plus récemment, le pianiste a enregistré « Factory » de Joy sur « The After Suite »). C'est une pièce introspective, caractérisée par une interaction musicale d'une grande intuition entre Mehler et son groupe. « Bemsha Swing » de Thelonious Monk bénéficie d'une réinterprétation entraînante qui démontre que le trio de Mehler sait swinguer et exploiter le groove, tandis qu'une version originale du standard « When I Fall In Love » met en lumière les subtiles fioritures cristallines de la main droite du pianiste, qui, associées à des accords riches, tissent une trame harmonique luxuriante. Le deuxième morceau d'Ellington du programme, « Reflections In D », est réinterprété en nocturne méditatif ; ses accords doux résonnent comme une rêverie musicale envoûtante pour une nuit de clair de lune. L'atmosphère change ensuite avec « Waltz Ferwerda », une composition de Mehler lui-même : un tourbillon d'accords sophistiqués et d'improvisations virtuoses à la main droite, le tout sur un tempo entraînant à 3/4. Plus mélancolique, « I Dream A Highway », à l'origine un morceau d'Americana atmosphérique coécrit par la chanteuse country alternative Gillian Welch et que Mehler a déconstruit pour la première fois sur son deuxième album studio, « The After Suite ». Ici, la chanson devient un hymne solennel et recueilli, dont l'intensité monte progressivement, capturant l'esprit et la simplicité dépouillée de l'original de Welch. Une intensité plus profonde se manifeste dans la version envoûtante du classique brésilien de la bossa nova « Insensatez », interprétée par le trio. Mehler y caresse la mélodie sinueuse d'Antonio Carlos Jobim avec une extraordinaire tendresse. Un troisième morceau d'Ellington clôt l'album : la ballade intemporelle « Solitude ». Cette remarquable performance au piano solo met en lumière l'équilibre parfait entre une sensibilité extrême et une technique virtuose chez Elan Mehler. Elle démontre aussi avec éloquence pourquoi ce jeune pianiste de la côte Est est considéré comme un artiste incontournable du jazz. Sur « Being There, Here », Elan Mehler et son trio rendent hommage à la tradition du jazz tout en proposant une oeuvre résolument personnelle. On perçoit peut-être de légères influences de Bill Evans, Keith Jarrett ou Brad Mehldau dans l'ADN de la musique de Mehler, mais il a suffisamment de maturité pour affirmer sa propre identité. Et il sait faire chanter le piano - avec grâce, élégance, esprit et une beauté envoûtante, presque hypnotique. Comme indiqué en introduction : quand Elan Mehler joue, on s'arrête et on se met à écouter. Et le plus beau, c'est qu'on continue d'écouter. Charles Waring
Pays d'Origine : INCONNU